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Des sprays à base d’ARN : une nouvelle ère dans la lutte contre les ravageurs

Jonas Wiget
Par
Jonas Wiget
le
1/3/26
En bref

Les sprays à ARN reposent sur un tout nouveau mécanisme d'action et une substance active peu toxique selon les critères classiques. Mais comment fonctionnent les sprays à ARN et sont-ils vraiment aussi inoffensifs ?

L'essentiel en bref:

Depuis les années 2010, des recherches sont menées sur de nouveaux produits phytosanitaires à base d’ARN, appelés « sprays à ARN ». Leur mécanisme d’action diffère fondamentalement de celui des produits phytosanitaires conventionnels de synthèse chimique et présente, du moins en théorie, le potentiel d’éliminer les organismes nuisibles de manière beaucoup plus ciblée.
En mai 2026, la Belgique a été le premier pays d’Europe à autoriser, pour une durée limitée et dans le cadre d’une autorisation d’urgence, l’utilisation d’un spray à ARN.
Malgré les garanties données par les fabricants de sprays à ARN, il est probablement trop tôt pour utiliser ces produits dans les champs, car leurs effets sur la santé humaine et l’environnement ne sont pas encore suffisamment connus.

Avant de comprendre le mécanisme d’action: les bases de ADN, gènes, ARN et protéines

Figure 1: L’ADN contient les informations nécessaires au fonctionnement de l’organisme. Ces informations sont copiées en ARN, qui sert ensuite de modèle pour fabriquer les protéines, indispensables à de nombreuses fonctions de l’organisme. Image @ Wikipédia
  • L’ADN est la grande bibliothèque qui contient toutes les instructions nécessaires à un organisme pour se construire et fonctionner. On peut l’imaginer comme un très long texte contenant toutes ces informations.
  • Ce texte est divisé en milliers de gènes. Chaque gène contient les instructions nécessaires à la fabrication d’une protéine donnée.
  • Les protéines ne sont pas seulement des nutriments que nous absorbons avec notre alimentation. Dans nos cellules, ce sont de petites « machines » qui remplissent d’innombrables fonctions : elles construisent des structures, transportent des substances, accélèrent des réactions chimiques ou jouent un rôle dans la croissance et la reproduction.
  • Un gène peut par exemple contenir les instructions pour fabriquer une protéine nécessaire à la formation de la carapace d’un insecte, à sa digestion ou au développement de ses œufs. Sans cette protéine, l’insecte ne peut plus fonctionner correctement.
  • Lorsqu’une cellule veut fabriquer une protéine, elle n’utilise pas directement l’ADN. Elle crée d’abord une copie temporaire du gène, appelée ARN messager (ARNm). Celui-ci transporte les instructions vers les « usines » de la cellule, où la protéine est fabriquée.

Comment les pesticides à ARN bloquent-ils les ravageurs ?

Figure 2 : Mode d’action des sprays à ARN. Illustration : Fondation Future 3
Un pesticide à ARN ne tue pas les ravageurs grâce à une substance toxique, comme les insecticides classiques. Il agit en bloquant la fabrication d’une protéine indispensable au fonctionnement de l’insecte.

Pour développer un pesticide à ARN, les scientifiques identifient d’abord un gène essentiel au ravageur, par exemple un gène indispensable à sa survie, à son développement ou à sa reproduction. Ils fabriquent ensuite un fragment d’ARN double brin (ARNdb) dont la séquence correspond à celle de ce gène.

L’ARN double brin (ARNdb) est reconnu comme un élément étranger, comparable à celui produit par certains virus. Lorsqu’une plante est traitée avec un spray à ARN, l’ARNdb est donc en partie découpé dans ses cellules en petits fragments appelés siARN.

Lorsque le ravageur mange la plante traitée, il ingère ces siARN, qui pénètrent ensuite dans ses cellules. Ils servent alors de « guides » : ils permettent à la cellule de repérer et de détruire les ARN messagers (ARNm) produits naturellement à partir du gène ciblé. Ces ARNm ne peuvent alors plus servir de modèle pour fabriquer la protéine essentielle correspondante, ce qui en bloque la production.

Le gène lui-même reste intact dans l’ADN de l’insecte : c’est uniquement l’utilisation de son information pour fabriquer une protéine qui est bloquée. Sans cette protéine essentielle, certaines fonctions vitales ne peuvent plus être assurées. Selon le gène ciblé, cela peut empêcher le ravageur de se développer, de se reproduire ou tout simplement de survivre. [1], [2]

Parce que les sprays à ARN agissent au niveau de gènes spécifiques, ils présentent, par rapport aux produits phytosanitaires (PPh) conventionnels, l’avantage de pouvoir, du moins en théorie, cibler très précisément certaines espèces de ravageurs. C’est pourquoi cette technologie a été présentée comme pouvant ouvrir une nouvelle ère dans la lutte contre les ravageurs.[3]

Si tel est réellement le cas, cette nouvelle ère aurait récemment débuté en Europe – plus précisément en mai 2026, lorsque la Belgique est devenue le premier pays européen à autoriser un spray à ARN dans le cadre d’une autorisation d’urgence.[4]

Le cas « Calantha »

Le spray à ARN baptisé Calantha a été développé par GreenLight Biosciences et est utilisé contre le doryphore (Leptinotarsa decemlineata). Le doryphore est un coléoptère qui s’attaque aux plants de pommes de terre. Le spray empêche les doryphores de synthétiser une protéine (plus précisament la « sous-unité β5 du protéasome ») du protéasome, qui joue un rôle important dans le « système de recyclage des protéines » cellulaire. Il en résulte une accumulation de protéines endommagées dans les cellules, ce qui entraîne la mort de l’insecte.[7] L’absorption de l’ARN double brin s’effectue directement par le système digestif, lorsque le doryphore se nourrit des feuilles traitées.[4]

Calantha vient d’être homologué en Belgique pour une phase d’essai d’une durée totale de 120 jours.[6] Aux États-Unis, ce produit phytosanitaire est disponible depuis 2023. Son homologation, il y a trois ans, avait toutefois déjà été critiquée à l’époque, car ce spray à ARN avait été mis sur le marché dans le cadre d’une procédure accélérée, avant même la fin de la phase d’essai normale. Cela posait particulièrement problème, car aucun autre produit phytosanitaire comparable n’avait encore été autorisé jusqu’alors.[8] Des critiques ont été formulées quant au fait que l’Agence étasunienne de protection de l’environnement n’exige, pour autoriser ce pesticide, que des tests sur un nombre restreint d’espèces indicatrices (par exemple, les abeilles mellifères et les coccinelles).[5] Les organisations de protection de l’environnement ont par ailleurs dénoncé le caractère insuffisant de l’étude d’impact environnemental réalisée avant l’autorisation. Elles ont notamment reproché le manque de clarté quant à la durée pendant laquelle le produit reste effectivement détectable dans les sols et dans l’eau après son application. De plus, outre la substance active « Ledprona », le pesticide contient encore 99,2 % d’autres ingrédients qui servent, entre autres, à stabiliser l’ARN. Ces autres ingrédients n’ont toutefois pas été rendus publics, bien qu’ils influencent fortement le comportement du pesticide dans l’environnement.[9]

Des perspectives d’avenir

L’utilisation des sprays à ARN se limite pour l’instant aux États-Unis et à la Belgique. À l’avenir, on peut toutefois s’attendre à ce que des produits phytosanitaires à base d’ARN soient également autorisés dans d’autres pays, y compris en Suisse. L’adoption de l’initiative parlementaire « Une protection des plantes moderne, c’est possible » (Iv. pa. 22.441) pourrait en outre avoir pour conséquence que ces produits phytosanitaires puissent être utilisés dans les champs suisses sans faire l’objet d’une évaluation approfondie. En effet, cette initiative vise à ce que la Suisse reprenne à l’avenir de manière largement automatique les autorisations de pesticides (y compris les autorisations d’urgence comme celles accordées en Belgique !) délivrées par les pays voisins de l’UE.[10]

Les arguments en faveur de l’utilisation des sprays à ARN semblent prometteurs : une spécificité élevée, un faible risque de développement de résistances et aucun impact négatif sur l’environnement.[11] C’est précisément cette spécificité élevée qui constituerait un progrès majeur par rapport aux produits phytosanitaires traditionnels, car ceux-ci présentent souvent une faible spécificité et sont généralement toxiques. Cependant, comme le suggèrent certaines études, certaines de ces promesses sont en réalité trop belles pour être vraies. Examinons maintenant en détail la véracité de ces trois promesses :

  1. Spécificité élevée : en théorie, une spécificité très élevée est probable, mais il est difficile de la garantir. En effet, certains organismes (y compris des espèces éloignées) pourraient présenter des séquences d’ARN identiques ou similaires à celles présentes dans le spray à ARN. Cela peut être dangereux, car le mécanisme de l’interférence par ARN est très répandu chez les plantes, les animaux et les champignons.[12]
  2. Développement de résistances : on ignore encore dans quelle mesure et à quelle vitesse les ravageurs des cultures développent, en plein champ, des résistances aux produits phytosanitaires à base d’ARN. Les premiers résultats obtenus en laboratoire montrent toutefois que ces résistances peuvent probablement se développer relativement rapidement. Ainsi, on a observé, en l’espace de quelques générations seulement, que des doryphores adultes développaient une forte résistance à cet insecticide.[13]
  3. Impact environnemental : l’ARN étant en soi relativement instable et se dégradant rapidement dans l’environnement, les sprays à base d’ARN contiennent des substances qui retardent cette dégradation. Outre les impacts environnementaux incertains de l’ARN lui-même (en ce qui concerne sa spécificité), ces substances ajoutées peuvent donc s’avérer particulièrement problématiques. En effet, les substances utilisées ont fait l’objet de peu de recherches et on soupçonne que nombre d’entre elles ont des effets négatifs sur les écosystèmes et la santé humaine.[12]

Les nombreuses incertitudes et interrogations concernant les effets sur l’environnement et la santé humaine montrent qu’il est encore trop tôt pour utiliser les sprays à ARN en plein champ pour lutter contre les ravageurs des cultures. Cependant, plusieurs autres sprays sont déjà en cours de développement ; il reste à voir si les sprays à ARN marqueront réellement le début d’une nouvelle ère, plus durable, dans la protection des cultures.[4],[5]

Merci à l’association Sans Poison

Nous remercions chaleureusement l’équipe de SansPoison pour nous avoir autorisés à reprendre leur article. Le texte original, rédigé par Jonas Wiget et traduit par Paula Rouiller, a été en partie adapté et complété par la Fondation Future 3.0 pour cette publication.

Pour découvrir l’article original et en savoir plus sur le travail de SansPoison, rendez-vous sur leur site : ohnegift.ch.

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