
Depuis les années 2010, des recherches sont menées sur de nouveaux produits phytosanitaires à base d’ARN, appelés « sprays à ARN ». Leur mécanisme d’action diffère fondamentalement de celui des produits phytosanitaires conventionnels de synthèse chimique et présente, du moins en théorie, le potentiel d’éliminer les organismes nuisibles de manière beaucoup plus ciblée.
En mai 2026, la Belgique a été le premier pays d’Europe à autoriser, pour une durée limitée et dans le cadre d’une autorisation d’urgence, l’utilisation d’un spray à ARN.
Malgré les garanties données par les fabricants de sprays à ARN, il est probablement trop tôt pour utiliser ces produits dans les champs, car leurs effets sur la santé humaine et l’environnement ne sont pas encore suffisamment connus.


Un pesticide à ARN ne tue pas les ravageurs grâce à une substance toxique, comme les insecticides classiques. Il agit en bloquant la fabrication d’une protéine indispensable au fonctionnement de l’insecte.
Pour développer un pesticide à ARN, les scientifiques identifient d’abord un gène essentiel au ravageur, par exemple un gène indispensable à sa survie, à son développement ou à sa reproduction. Ils fabriquent ensuite un fragment d’ARN double brin (ARNdb) dont la séquence correspond à celle de ce gène.
L’ARN double brin (ARNdb) est reconnu comme un élément étranger, comparable à celui produit par certains virus. Lorsqu’une plante est traitée avec un spray à ARN, l’ARNdb est donc en partie découpé dans ses cellules en petits fragments appelés siARN.
Lorsque le ravageur mange la plante traitée, il ingère ces siARN, qui pénètrent ensuite dans ses cellules. Ils servent alors de « guides » : ils permettent à la cellule de repérer et de détruire les ARN messagers (ARNm) produits naturellement à partir du gène ciblé. Ces ARNm ne peuvent alors plus servir de modèle pour fabriquer la protéine essentielle correspondante, ce qui en bloque la production.
Le gène lui-même reste intact dans l’ADN de l’insecte : c’est uniquement l’utilisation de son information pour fabriquer une protéine qui est bloquée. Sans cette protéine essentielle, certaines fonctions vitales ne peuvent plus être assurées. Selon le gène ciblé, cela peut empêcher le ravageur de se développer, de se reproduire ou tout simplement de survivre. [1], [2]
Parce que les sprays à ARN agissent au niveau de gènes spécifiques, ils présentent, par rapport aux produits phytosanitaires (PPh) conventionnels, l’avantage de pouvoir, du moins en théorie, cibler très précisément certaines espèces de ravageurs. C’est pourquoi cette technologie a été présentée comme pouvant ouvrir une nouvelle ère dans la lutte contre les ravageurs.[3]
Si tel est réellement le cas, cette nouvelle ère aurait récemment débuté en Europe – plus précisément en mai 2026, lorsque la Belgique est devenue le premier pays européen à autoriser un spray à ARN dans le cadre d’une autorisation d’urgence.[4]
Le spray à ARN baptisé Calantha a été développé par GreenLight Biosciences et est utilisé contre le doryphore (Leptinotarsa decemlineata). Le doryphore est un coléoptère qui s’attaque aux plants de pommes de terre. Le spray empêche les doryphores de synthétiser une protéine (plus précisament la « sous-unité β5 du protéasome ») du protéasome, qui joue un rôle important dans le « système de recyclage des protéines » cellulaire. Il en résulte une accumulation de protéines endommagées dans les cellules, ce qui entraîne la mort de l’insecte.[7] L’absorption de l’ARN double brin s’effectue directement par le système digestif, lorsque le doryphore se nourrit des feuilles traitées.[4]
Calantha vient d’être homologué en Belgique pour une phase d’essai d’une durée totale de 120 jours.[6] Aux États-Unis, ce produit phytosanitaire est disponible depuis 2023. Son homologation, il y a trois ans, avait toutefois déjà été critiquée à l’époque, car ce spray à ARN avait été mis sur le marché dans le cadre d’une procédure accélérée, avant même la fin de la phase d’essai normale. Cela posait particulièrement problème, car aucun autre produit phytosanitaire comparable n’avait encore été autorisé jusqu’alors.[8] Des critiques ont été formulées quant au fait que l’Agence étasunienne de protection de l’environnement n’exige, pour autoriser ce pesticide, que des tests sur un nombre restreint d’espèces indicatrices (par exemple, les abeilles mellifères et les coccinelles).[5] Les organisations de protection de l’environnement ont par ailleurs dénoncé le caractère insuffisant de l’étude d’impact environnemental réalisée avant l’autorisation. Elles ont notamment reproché le manque de clarté quant à la durée pendant laquelle le produit reste effectivement détectable dans les sols et dans l’eau après son application. De plus, outre la substance active « Ledprona », le pesticide contient encore 99,2 % d’autres ingrédients qui servent, entre autres, à stabiliser l’ARN. Ces autres ingrédients n’ont toutefois pas été rendus publics, bien qu’ils influencent fortement le comportement du pesticide dans l’environnement.[9]
L’utilisation des sprays à ARN se limite pour l’instant aux États-Unis et à la Belgique. À l’avenir, on peut toutefois s’attendre à ce que des produits phytosanitaires à base d’ARN soient également autorisés dans d’autres pays, y compris en Suisse. L’adoption de l’initiative parlementaire « Une protection des plantes moderne, c’est possible » (Iv. pa. 22.441) pourrait en outre avoir pour conséquence que ces produits phytosanitaires puissent être utilisés dans les champs suisses sans faire l’objet d’une évaluation approfondie. En effet, cette initiative vise à ce que la Suisse reprenne à l’avenir de manière largement automatique les autorisations de pesticides (y compris les autorisations d’urgence comme celles accordées en Belgique !) délivrées par les pays voisins de l’UE.[10]
Les arguments en faveur de l’utilisation des sprays à ARN semblent prometteurs : une spécificité élevée, un faible risque de développement de résistances et aucun impact négatif sur l’environnement.[11] C’est précisément cette spécificité élevée qui constituerait un progrès majeur par rapport aux produits phytosanitaires traditionnels, car ceux-ci présentent souvent une faible spécificité et sont généralement toxiques. Cependant, comme le suggèrent certaines études, certaines de ces promesses sont en réalité trop belles pour être vraies. Examinons maintenant en détail la véracité de ces trois promesses :
Les nombreuses incertitudes et interrogations concernant les effets sur l’environnement et la santé humaine montrent qu’il est encore trop tôt pour utiliser les sprays à ARN en plein champ pour lutter contre les ravageurs des cultures. Cependant, plusieurs autres sprays sont déjà en cours de développement ; il reste à voir si les sprays à ARN marqueront réellement le début d’une nouvelle ère, plus durable, dans la protection des cultures.[4],[5]
Nous remercions chaleureusement l’équipe de SansPoison pour nous avoir autorisés à reprendre leur article. Le texte original, rédigé par Jonas Wiget et traduit par Paula Rouiller, a été en partie adapté et complété par la Fondation Future 3.0 pour cette publication.
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(2) The Guardian : EU-approved pesticide found to have potential effects on brain development
(4) Générations Futures : 80 pesticides PFAS autorisés en France qui se dégraderont en TFA
(5) SCNAT: PFAS : présence, risques et pistes d’action
(7) Rapport ECHA : Minutes of the 77th Meeting of the Committee for Risk Assessment (RAC-77)
(9) OFAG: Substances actives de produits phytosanitaires : volume des ventes