
Une nouvelle analyse scientifique remet aujourd’hui en question l’évaluation toxicologique du fluazinam, un fongicide autorisé dans l’Union européenne depuis 2008. Des chercheurs de l’Université de Stockholm ont réexaminé une étude réalisée pour le fabricant du produit et identifient des effets sur le développement du cerveau qui n’avaient pas été reconnus lors de son évaluation réglementaire. Selon eux, le fluazinam n’aurait probablement pas été autorisé dans l’Union européenne si ces résultats avaient été correctement interprétés. (1)
Avant d’examiner les résultats de la nouvelle analyse, il faut revenir sur l’étude qui est au cœur de cette affaire. Commandée en 2005 par le fabricant japonais ISK Biosciences Europe au laboratoire Huntingdon Life Sciences, elle devait évaluer les effets du fluazinam sur le développement cérébral de rats exposés pendant la gestation. Les conclusions de l’étude sont alors rassurantes : aucune différence statistiquement significative n’est observée sur le développement cérébral des petits. Trois ans plus tard, le fluazinam est approuvé dans l’Union européenne et devient un fongicide largement utilisé, notamment sur les pommes de terre, les pommes, la vigne et les oignons. (2)
Selon PAN Europe, cette étude n’a toutefois pas été soumise lors du renouvellement de l’autorisation du fluazinam en 2009, alors qu’elle avait été commandée par le fabricant. Lorsque les autorités européennes l’ont finalement obtenue plusieurs années plus tard, elles l’ont examinée mais ont validé les analyses statistiques fournies sans procéder à une réanalyse approfondie des données brutes.
Pour les chercheurs, cette succession de défaillances a contribué à sous-estimer des effets potentiels sur le développement cérébral et à maintenir le pesticide sur le marché pendant près de deux décennies. (3)
Les chercheurs de l'Université de Stockholm n'ont réalisé aucune nouvelle expérience. Ils ont simplement repris les données brutes de l'étude de 2005.(1)
Leur réanalyse révèle six erreurs dans les résultats statistiques rapportés par le laboratoire. Une fois les analyses corrigées, plusieurs effets deviennent statistiquement significatifs, notamment une diminution du poids du cerveau, de sa largeur et de plusieurs autres dimensions cérébrales chez les descendants exposés au fluazinam pendant la gestation.(1)

Les chercheurs contestent également plusieurs choix effectués par les autorités européennes lors de l'évaluation réglementaire du fluazinam. Ils critiquent notamment le seuil retenu pour interpréter les résultats : une diminution du poids du cerveau inférieure à 10 % était considérée comme non préoccupante. Selon eux, aucun consensus scientifique ne permet pourtant d'affirmer qu'une telle diminution est sans conséquence. Ils rappellent que le cerveau en développement est particulièrement vulnérable et que la réglementation européenne prévoit justement une protection renforcée contre les substances susceptibles d'en perturber le développement. (1)
Pour les auteurs, ces effets sont loin d'être anodins. Des altérations du développement cérébral peuvent avoir des conséquences tout au long de la vie. Ils estiment ainsi que les conclusions du rapport de 2005 ne sont pas soutenues par les données disponibles et que le fluazinam n'aurait probablement pas été autorisé si ces résultats avaient été correctement interprétés. (1)(2)
L’affaire du fluazinam ne révèle pas seulement une erreur scientifique isolée, mais met en lumière des faiblesses plus profondes du système d’autorisation des pesticides. Selon PAN Europe, l’omission d’une étude réglementaire importante, combinée à des analyses statistiques contestées et à un contrôle insuffisant des données fournies par le fabricant, illustre les limites d’un système encore largement dépendant des études financées par les industriels. (3)
Cette affaire soulève également la question de l’indépendance des évaluations toxicologiques. Les chercheurs appellent à renforcer le contrôle des données brutes par des organismes indépendants et à garantir que les critères d’évaluation privilégient la protection de la santé humaine et de l’environnement plutôt que les intérêts économiques.
Les inquiétudes concernant le fluazinam ne s'arrêtent pas à sa neurotoxicité.Le fluazinam appartient à la famille des PFAS, les « polluants éternels », car sa molécule contient deux groupes trifluorométhyle (CF₃). Lors de sa dégradation dans les sols, il peut produire de l'acide trifluoroacétique (TFA), un PFAS ultra persistant qui s'accumule dans les sols, les eaux souterraines et l'environnement. (4) (5). (voir nos précédents articles : PFAS, ces molécules qui voyagent et traversent le temps ; TFA dans les pesticides : « Mieux vaut prévenir que guérir » !, Les PFAS s’attaquent à notre santé: une toxicité chronique, invisible et cumulative )
Longtemps, on a pensé que cette transformation était limitée. Mais une récente étude danoise montre que tous les pesticides fluorés testés produisent du TFA, le fluazinam figurant parmi ceux qui en génèrent les plus grandes quantités.(6)
Les chercheurs estiment même que leurs résultats sous-estiment probablement la réalité, la formation de TFA pouvant se poursuivre pendant plusieurs années après l'application du pesticide. Certains de ces pesticides PFAS peuvent conduire à des concentrations de TFA dans les eaux souterraines dépassant le seuil réglementaire de 0,1 µg/L applicable aux métabolites pertinents.
Cette découverte intervient alors que le TFA fait l'objet d'une attention croissante. Le 10 juin dernier, le comité d'évaluation des risques de l'Agence européenne des produits chimiques (ECHA) a proposé de classer le TFA comme substance présumée toxique pour la reproduction humaine (catégorie 1B). Cette classification renforce les inquiétudes autour des pesticides PFAS, qui constituent, avec les gaz fluorés, l'une des principales sources de TFA dans l'environnement. (7) (voir notre précédent article: Aux origines du TFA: comprendre ses principales sources )
La Suisse est directement concernée par le cas du fluazinam. Ce fongicide reste autorisé dans une trentaine de produits phytosanitaires utilisés notamment sur les pommes de terre, la vigne, les oignons ou encore les plantes ornementales. (8) Loin de diminuer, son utilisation progresse : 12,11 tonnes ont été commercialisées en Suisse en 2024, soit la quantité la plus élevée enregistrée depuis 2008. (9)

Mais le fluazinam ne reste pas confiné aux parcelles agricoles. Dans le cadre du projet européen SPRINT, des chercheurs ont analysé les résidus de 198 pesticides dans des poussières intérieures de foyers agricoles en Europe et en Argentine. Le fluazinam a été détecté dans 83 % des échantillons suisses, soit le taux le plus élevé parmi les pays étudiés pour cette substance. (10)
Cette exposition concerne également les enfants. L'étude PARVAL, menée auprès de 206 élèves d'école primaire vivant à proximité de vignobles et de vergers dans trois communes valaisannes (Salquenen, Chamoson et Saxon), a montré que tous les enfants suivis avaient été exposés à au moins un pesticide, avec une exposition moyenne à 14 pesticides différents par enfant. Parmi les pesticides retrouvés figurait également le fluazinam, détecté sur les bracelets en silicone de près de 40 % des enfants de Chamoson, la commune la plus concernée par cette substance dans l'étude. Les niveaux d’exposition variaient selon les communes, en fonction des cultures environnantes et des quantités de pesticides utilisées. Les enfants vivant à proximité de vignobles et de vergers apparaissent ainsi particulièrement concernés. (11)
L'affaire du fluazinam dépasse largement le cas d'un seul pesticide. Elle interroge la manière dont les substances chimiques sont évaluées avant leur mise sur le marché, la capacité des autorités à détecter des erreurs dans les études fournies par les industriels et les conséquences que peuvent avoir ces défaillances pendant plusieurs décennies.
Les scientifiques appellent désormais à renforcer l'indépendance des évaluations toxicologiques, à doter les autorités des moyens nécessaires pour contrôler les données produites par les fabricants et, plus largement, à réduire le recours aux pesticides. Car lorsqu'une étude réglementaire contenant des signaux de toxicité potentielle peut rester ignorée pendant près de vingt ans, ce n'est plus seulement une question scientifique : c'est une question de confiance dans notre système d’évaluation et de protection de la santé et de l’environnement.
Ces articles ne sont pas seulement des alertes : ils traduisent un effort de vulgarisation et d’information qui permet à chacun·e de comprendre des enjeux techniques et d’agir en connaissance de cause.
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(2) The Guardian : EU-approved pesticide found to have potential effects on brain development
(4) Générations Futures : 80 pesticides PFAS autorisés en France qui se dégraderont en TFA
(5) SCNAT: PFAS : présence, risques et pistes d’action
(7) Rapport ECHA : Minutes of the 77th Meeting of the Committee for Risk Assessment (RAC-77)
(9) OFAG: Substances actives de produits phytosanitaires : volume des ventes